Martin Nadaud est né en 1815. Il est tour à tour garçon-maçon, enseignant pour les ouvriers en donnant des cours du soir, puis député, puis professeur en Grande-Bretagne et enfin préfet, puis à nouveau député. Son histoire nous éclaire sur le basculement d’un siècle, à savoir le XIXème, en plus d’illustrer une mobilité autant spatiale que sociale ascendante.
Nadaud effectue sa scolarité primaire, dans la Creuse, à l’école de Pontarion[1], puis à Saint-Hilaire[2] actuelle commune de Saint-Hilaire-le-Château, située sur la route entre Bourganeuf et Aubusson. En 1829, il retourne pour quelques mois à Pontarion. Commune qu’il quitte à nouveau suite au départ de l’instituteur qu’il avait suivit[3].
Le 26 mars 1830, Martin, accompagné de son père, quitte à pied leur village de la Martinèche (lieu-dit de la commune de Soubrebost). Ils se joignent à d’autres maçons creusois qui se rendent ensuite au Marivet (commune de Saint-Christophe) aux abords de la forêt de Guéret[4]. Le groupe constitué atteint ensuite Guéret, la préfecture à environ 6 heures de marche du départ. C’est la première fois que Martin Nadaud parvient dans cette ville, pourtant à seulement une vingtaine de kilomètres de La Martinèche. Le groupe dort à l’Hôtel Gerbeau, lieu que retrouvera Nadaud plus tard, une fois préfet.
Le lendemain, le groupe continue jusqu’à Genouillac[5] (appelé Genouillat par Nadaud), à environ 6 heures de marche au nord de Guéret et aux frontières avec le département de l’Indre. Il doivent ensuite effectuer, d’après Nadaud, environ 2 lieues supplémentaires, soit un peu plus de 10 kilomètres. Leur but est d’éviter l’arrivée d’autres groupes de maçons, jusqu’à Bordesoulle (commune de Crozon-sur-Vauvre). En effet, à l’approche de l’Indre, d’autres maçons affluent et emplissent les auberges sur la route, créant parfois rivalités et désordres.
Le lendemain, le groupe se rend à Issoudun, distant d’une cinquantaine de kilomètres. Il passe alors à proximité du château de Nohant (actuel Nohan-Vic), où résidera plus tard George Sand. Celle-ci deviendra proche de Martin Nadaud. Cette étape est de loin la plus difficile pour les maçons et pour Nadaud. La fatigue commence déjà à peser en ce troisième jour. L’étape, particulièrement longue, traverse une zone marécageuse, à savoir la plaine Saint-Chartier. Les chemins y sont entretenus seulement par le passage pédestre, et sont donc parfois gorgés d’eau, ce dont se plaint Martin Nadaud.
Le quatrième jour, le groupe fait étape à mi-chemin entre Vierzon et Orléans, à Salbris. Cette étape voit les maçons creusois suivre deux affluents du Cher, jusqu’à Vierzon : le Théols et l’Arnon. Aux abords de Vierzon les maçons s’opposent à des paysans locaux qui les insultent, eux, étrangers venus d’un autre département. L’arrivée à Salbris dans le Loir-et-Cher est une longue ligne droite d’une vingtaine de kilomètres. Nadaud et son groupe sont surveillés par les gendarmes, prévenus des affrontements ayant eu lieu auparavant. Les maçons dorment dans l’auberge de la famille Labonne. Celle-ci est jugée correcte par Martin Nadaud, car elle dispose de draps propres et d’un lit, adaptée à sa taille, à savoir celui du fils du propriétaire.
Le cinquième jour, le groupe reprend leur route pour le sud d’Orléans, à savoir Olive. Le père de Martin, accompagné de deux autres Creusois, prend de l’avance sur le groupe, pour réserver les diligences devant les amener jusqu’à Paris dans la soirée. Le départ tardif depuis Orléans, dans des conditions difficiles, avec des cochets irrespectueux et en état d’ébriété, marquent plus Nadaud, que son arrivée à Paris dans la nuit. Le futur garçon maçon ne mentionne pas directement les 119 kilomètres entre Orléans et Paris, mais parle seulement des conditions exécrables du voyage. En diligence, le trajet est réalisé pour l’époque en environ dix heures[6].
Le voyage pour Paris depuis la Martinèche aura mis au total cinq jours de parcours à pied sur plus de 200 kilomètres, puis une centaine supplémentaire réalisée en diligence jusqu’à Paris. Ce premier voyage de 1830 nous montre une France pré-industrielle encore dépourvue, dans l’ensemble, de routes carrossables et praticables par tous les temps. C’est particulièrement le cas dans la plaine du Saint-Chartier où se rejoignent différents ruisseaux et affluents de l’Indre. La présence du chemin de fer est embryonnaire à cette époque. Les autres transports n’ont que peu évolué dans leur fiabilité, leur vitesse et leur accessibilité depuis le XVIème siècle. Le fait que les maçons ne peuvent « seulement » payer le transport par diligence depuis Orléans jusqu’à Paris en dit long sur les « compagnies de transports » en dehors du bassin parisien. Quelques chantiers entrepris sous Henri IV et quelques-uns de ses successeurs ont cependant amélioré et développé les routes royales, ainsi que les chemins pédestres. Certes, depuis 1775, Louis XVI a décidé que les relais de poste auront la gestion des attelages de diligence, mais on voit de graves disparités selon les provinces. Le réseau est chaotique, voire inexistant pour le transport des personnes, si on écarte Paris et ses alentours.
Progressivement, Martin Nadaud devient Parisien. Il commence l’apprentissage d’une culture autant urbaine que politique, au 62 rue de la Tissanderie (en réalité, rue de la Tixéranderie). Il y loge dans un garni, avec d’autres maçons creusois. Cette rue sera d’ailleurs détruite en 1850 pour le percement du prolongement de la rue de Rivoli. Il travaille pour son oncle à Villemomble, alors département de la Seine, rue des Trois-Frères, puis au château du propriétaire M. Leval. Il aide le gestionnaire du chantier dans la tenue de ses comptes[7].
Le 31 juillet 1830, Nadaud est Parisien depuis quatre mois. En rentrant à Paris par la barrière de Montreuil, il assiste avec son père aux « Trois Glorieuses » qui voient le départ de Charles X et l’avènement de Louis-Philippe. Cet événement constitue la première présence de Martin Nadaud à un événement historique majeur. Il est ému par ce vaste mouvement populaire qui dresse des barricades dans tout le quartier de Bastille. Son père se montre d’abord heureux, mais tempère cela par un scepticisme immédiat. En retournant au chantier de Villemomble, ce dernier se permet même un commentaire où il salue le départ de Charles X, mais déplore l’arrivée d’un autre Bourbon. Il préférerait en réalité le fils de Napoléon Ier, Napoléon II, bien que celui-ci décédera en 1832. L’avènement de la Monarchie de Juillet marque pourtant le vote d’une loi d’exil qui concerne tous les membres de la famille de Charles X, condamnés au bannissement et à la déchéance de leurs droits civils. Mais l’arrivée au pouvoir de la famille d’Orléans n’abroge pas pour autant la loi similaire qui frappe les Bonaparte.
De l’hiver 1830 à avril 1831, Martin Nadaud travaille sur un premier chantier au 29 rue de la Chaussée d’Antin (actuellement au 70) et un second au 73 rue Coq Héron. Lors d’un chantier particulièrement difficile, il se fracture le bras. Sa logeuse devient garde-malade pour l’occasion.
En août 1831, Nadaud reprend le travail chez un petit entrepreneur appelé Thévenot, rue du Petit-Carreau, alors qu’il était jusque-là rue de la Huchette[8]. Il est confronté au choléra qui se déclenche à Paris, dont l’acmée est l’année 1832, durant laquelle plus de 18 000 personnes décèderont. Nadaud a bientôt 18 ans et est frappé par l’épidémie, s’étendant rapidement dans une ville à l’urbanisme archaïque et délabrée. Cette même année 1832, alors qu’il travaille au pavillon de l’Horloge, à proximité du Palais des Tuileries, il reçoit une visite sur le chantier de Louis-Philippe, alors roi des Français.
Lors des journées du 5 et 6 juin 1832, qui font suite à l’enterrement du général d’empire Jean Maximilien Lamarque, la « Société des amis des droits de l’Homme » (dont est membre Nadaud) s’implique dans une tentative d’insurrection contre le pouvoir. Alors présent sur une barricade en construction dans la rue Saint-Martin, Lucquet, au côté de Nadaud, est arrêté et conduit à la prison de La Force[9]. Les diverses sociétés parisiennes comme « Aide-toi, le ciel t’aidera », la « Société des Amis du peuple », ou encore la « Société de l’Ordre et du progrès » décident de se rejoindre dans la « Société des droits de l’homme » qui se développe aussi en dehors de la capitale. Son but est de coordonner de nouvelles insurrections pour 1834. Cependant, le déclenchement de la révolte des Canuts a lieu à Lyon le 9 avril de la même année, alors quelques jours trop tôt par rapport à la coordination nationale. En conséquence, leur appel ne provoque pas les effets souhaités à l’échelle du pays. Le 14 avril, Paris voit se dérouler le massacre de la rue Transnonain, en représailles à une révolte de soutien aux Canuts lyonnais.
Touché comme le dit Martin Nadaud par « la maladie du pays », il met à profit l’hiver 1832-1833 pour faire son premier retour dans sa Creuse natale, quittée trois ans plus tôt. Il est intéressant de noter que pour y retourner, Nadaud doit emprunter de l’argent à un Creusois à Paris. Et pour revenir à Paris, il fait de même avec un ancien maçon creusois à Paris, désormais retraité dans la Creuse.
Dans la seconde partie de l’année 1834, le secteur du bâtiment est en crise. Nadaud part travailler chez Mérigot à la barrière de Combat (actuelle place du Colonel-Fabien), entre le 10ème et 19ème arrondissement, à l’époque à proximité de la commune de la Villette[10]. Il entre également peu après à la « société des Droits de l’Homme », localisée rue des Boucheries, accompagné de ses camarades Lucquet et Durant. On peut considérer que son entrée dans cette société marque aussi son réel premier engagement politique. Il fait un bref passage aux Carrières de l’Amériques entre les communes de La Villette et de Belleville (absorbées par Paris en 1860)[11].
En ce début d’année 1835, Nadaud loge au 7 de la rue des Barres, puis devant la vétusté du logement, déménage avec quelques maçons au 23 de la rue Saint-Louis-en-l’Île[12]. Aussi, il met en place un système de cours du soir à destination des maçons, souvent creusois. Les cours ont lieu dans l’appartement de Nadaud, après la journée dans les chantiers. Il décide à cette époque de s’éloigner de la place de Grève qui cause tentations et désagréments en tous genres. En février de la même année, il est embauché au chantier de la rue du Helder[13], puis rue Saint-Fiacre[14] chez un patron nommé Bayle, aidant le maître compagnon Dutour. Il le quitte ensuite pour travailler au Marché Saint-Laurent, Faubourg Saint-Martin.
Alors qu’il travaille place de la Magdelaine, Nadaud est appelé pour passer le conseil de révision, sa mère ayant tiré un « mauvais numéro ». Celui-ci doit se tenir à Bourganeuf, dans la Creuse. Il effectue alors son deuxième retour dans son département natal, qu’il fait financer par un ami creusois de son père. Il retourne à Paris début 1837 où il travaille rue Mouffetard et dans un autre chantier sur les Champs-Élysées. Il y fréquente assidûment les cabarets de la barrière de l’Étoile. Nadaud rappelle qu’à cette époque le quartier est tout à fait abordable pour un ouvrier, permettant des sorties à prix plus raisonnables que dans le centre de Paris[15].
En 1838, une fois l’hiver arrivé , il retourne dans la Creuse pour la troisième fois avec son père[16]. Ce voyage est marqué par les échecs de deux projets de mariage[17]. Échecs surmontés le 23 février 1839, car Martin Nadaud se marie avec Jeanne Aupetit[18]. 17 jours plus tard, il rentre à Paris où il prend un travail de maître compagnon sur un chantier rue de la Seine[19]. Il retourne une quatrième fois dans la Creuse, à la fin de cette même année pour le décès du père de sa femme. Les dettes de la famille Nadaud sont alors complètement épongées[20].
Avec Claude Lefort qui en est le président, Chansardon (dît l’aîné) le vice-président et Nadaud, lui-même secrétaire et trésorier, est décidée la création d’une société de soutien et d’appui aux grévistes, rue du Bac[21].
M.T.L.V
Bibliographie
Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, 1895, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k24301h.texteImage, consulté sur Gallica le 30/02/2025
Théotiste Jamaux-Gohier, article Vitesse et durée des voyages au temps de la poste aux chevaux, dans Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques, 2007 129-1 pp. 188-201, https://www.persee.fr/doc/acths_1764-7355_2007_act_129_1_1254, consulté sur Persée le 30/02/2025
Notes et références
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- Théotiste Jamaux-Gohier, article Vitesse et durée des voyages au temps de la poste aux chevaux, dans Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques, 2007 129-1 pp. 188-201, https://www.persee.fr/doc/acths_1764-7355_2007_act_129_1_1254 ↑
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